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LES CHOSES SAUVAGES DE STEFAN RINCK

L’exposition raconte l’histoire de Stefan, qui joue un soir chez lui, « commettant des méfaits » dans un costume de loup (il pourchasse le chien avec une fourchette, etc.) Pour le punir, sa mère l’envoie au lit sans dîner. Dans sa chambre, un mystérieux podium surgit de son imagination, et Stefan part en voyage au pays des Maximonstres (en anglais : The Wild Things). Ce sont des monstres qui peuvent faire peur, mais Stefan les soumet de son regard impérieux, et il est intronisé roi des Choses sauvages. Stefan organise alors « une fête épouvantable », qui dure plusieurs jours1. Il orchestre un défilé d’enfer, un flamboyant carnaval qu’il met en scène sur son podium imaginaire, dans une chapelle romane, à Château-Gontier.

À propos de Stefan, on a déjà souligné sa fascination pour les pièces d’échiquiers anciens, les fantômes folkloriques, les monstres des Jardins de Bomarzo, et les jouets pour bébés. Il aurait regardé, des heures durant, grimacer les visages des gargouilles gothiques sous des trombes d’eau. On murmure qu’il a visionné des dizaines de fois certaines scènes filmées par Ingmar Bergman dans le Septième sceau. Il s’est aussi beaucoup penché sur l’iconographie du Ballet des fées des forêts de Saint-Germain, qui fut dansé au Louvre, en février 1625, par Louis XIII lui-même, dans le rôle d’un 

« vaillant combattant », et par sa cour.2 Chaque créature allégorique retint l’attention de Stefan, qui observa attentivement le costume de Jacqueline-l’Entendue, fée des Estropiés de la Cervelle, de Guillemine-la-Quinteuse, fée de la Musique  ou de Macette-la-Cabrioleuse, fée de la Danse. 

Il se peut qu’en laissant glisser ses mains sur la pierre, on rencontre beaucoup d’histoires. Celles des statues-menhirs du IIIe millénaire avant J.-C. par exemple : elles entretiennent des conversations avec l’imaginaire de Stefan, avec les chimères minérales qu’il enfante. Ces entités énigmatiques  partagent ainsi leur force monolythe, certains signes anatomiques (cercles, cupules, courbes, carrés), les détails vestimentaires (chevrons, traits pointillés) : des incises simples, pour saisir l’intensité d’un visage, capter l’ombre plus ou moins profonde ou encore le tremblé de la main qui sculpte. Aller à l’essentiel pour arracher au bloc inerte une présence incarnée. Pour cela, et parce qu’il maîtrise tranquillement le substrat artisanal de sa pratique, Stefan a compris qu’il devait savoir s’arrêter : dans cette qualité de retenue, il passe un pacte tacite avec la pierre, pour qu’un équilibre se cherche entre la forme et l’informe, lorsque les éléments peaufinés côtoient les surfaces brutes. À sa manière, chaque sculpture témoigne du non finito relevé chez Rodin — une sorte de réserve, un insu dans le corps même de la sculpture, presque une part d’inconscient.

Pendant le carnaval de Stefan, le temps et l’ordre du cosmos sont franchement bouleversés : la parade de Château-Gontier a des allures de sarabande, une danse lente et forte, douce et noble, qui se serait arrêtée sur ce long catwalk3. Que les références de Stefan soient mythologiques, allégoriques ou fantasques, elles opèrent un effet d’intemporalité : aux aguets, ses sculptures syncrétiques concentrent des moments d’origine4. Dans cet univers où l’animal occupe une place de choix, rien ou presque n’invite aux certitudes ou aux positions interprétatives univoques ; pourtant, on devine chez ces totems anthropomorphes hors d’âge une forme de vigilance bienveillante, comme si leurs atours reprenaient les vertus apotropaïques5 des costumes des carnavals anciens, qui conjuraient le mauvais sort, détournaient les influences maléfiques comme le ferait un talisman.

Mis parfaitement en lumière par les découpes nettes qui éclairent ce dispositif en plateforme, leurs corps hybrides formuleraient une ode à la puissance du vivant,  « quand ce vivant privilégie la richesse et la prolixité des variétés, des singularités, des exceptions »6. Dès lors, chaque monstre « ne peut être regardé seulement comme celui qu’on montre (tel que l’indique son étymologie), mais qu’il peut être aussi celui qui montre. Qui montre quoi ? La puissance du mystère de la vie, peut-être, à la manière d’un troublant miroir que le monstrueux nous tendrait et devant lequel nous aurions à nous tenir pour nous y réfléchir. »7 

Eva Prouteau

Notes 

1 – Cette histoire est le décalque de Where the Wild Things Are, un album illustré pour enfants signé Maurice Sendak, originellement publié chez Harper & Row en 1963.

2 – Cf Les fées des forêts de Saint-Germain, 1625, Un ballet royal de “bouffonesque humeur”, T. Leconte (ed.), 2012.

3 – Nom anglais du podium ou de la piste sur laquelle marchent les modèles lors des défilés de mode, et clin d’œil à la forte présence animale dans l’exposition.

4 – L’expression est de Pierre Soulages, qui découvrit très tôt les statues-menhirs du Musée Fenaille, à Rodez. Il dit dans un entretien filmé : “C’est peut-être à cause des émotions que j’ai eues devant ces objets que j’ai été amené à regarder ailleurs et peut-être même à guetter, pendant que je peignais, ces moments d’origine.”

5 – L’adjectif apotropaïque vient du grec apotropein, “détourner”, et du grec ancien ἀποτρόπαιος, “protecteur, tutélaire”. Il qualifie ce qui détourne le danger, et ce qui protège.

6 – Franck Guyon, Ô miroir, texte introductif de l’ouvrage De la nature, des causes, des différences des monstres, par Fortunius Licetus, étude datant de 1616. Collection Le Cabinet de dessin, ed. Marguerite Waknine, 2013.

7 – Ibid.